HENOSOPHIA le monde spirituel

Et maintenant, homme de rien, fuis un moment tes occupations, cache-toi un peu de tes pensées tumultueuses. Rejette maintenant tes pesants soucis, et remets à plus tard tes tensions laborieuses. Vaque quelque peu à Dieu, et repose-toi quelque peu en Lui. Entre dans la cellule de ton âme, exclus tout hormis Dieu et ce qui t’aide à le chercher ; porte fermée, cherche-le

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BLUE VELVET

Enquête sur un citoyen au dessus de tout soupçon

Je serai d’emblée brutal :

C’est parce que la science moderne existe (depuis le 17 ème siècle européen) que le nazisme a été rendu possible, et donc que mes grands-parents (les parents de ma mère) ont été assassinés par les nazis, assassinés parce que juifs.

Or moi qui parle ici, j’ai travaillé toute ma vie dans le domaine scientifique : j’ai donc collaboré avec le nazisme, d’une certaine façon, et ce n’est que parce que ma contribution  a été, disons, médiocre, que j’ai faiblement collaboré : je suis un SS sans beaucoup de conscience professionnelle…

Il y a donc radicalisation dans l’évolution de ce blog dont je parlais l’autre jour… j’abordais déjà il y a quelques années cette question épineuse de la « lumière fossile de la Shoah », dans laquelle s’origine la violence dont notre époque est empreinte, à l’occasion de mon commentaire à propos du film « La question humaine » :

http://www.blogg.org/blog-64760-billet-la_question_humaine__ou_la_lumiere_fossile_de_la_shoah-664822.html

Cette radicalisation, qui peut paraître à certains scandaleuse  (pour dire le moins) est elle une complète contradiction avec mes positions prises il y a peu de temps encore sur l’ancien blog ?

http://mathesis.blogg.org

Je réponds clairement et sincèrement : non !

Il y a seulement recherche de cohérence maximale : il s’agit simplement de tirer les conséquences, sans se cacher la tête dans le sable (ce que j’ai fait jusqu’ici).

et je vais ici m’en expliquer sommairement  en illustrant mon propos à l’aide du merveilleux film de David Lynch : « Blue velvet« , que j’ai revu hier soir…

Je me posais au début de mon activité « blogueuse » la question :

pourquoi, alors que l’émergence de la science moderne, marquant une christianisation radicale de l’intelligence dans ses derniers coins et recoins, montre clairement la supériorité de la civilisation occidentale (européenne), élaborée à partir de l’héritage grec ET judeo-chrétien, sur sa « concurrente » plus ancienne mais encore vivante (ô combien !) la civilisation chinoise (ainsi que les autres civilisations orientales), pourquoi l’Occident s’enfonce t’il ainsi dans un « déclin » qui prend les allures d’ une chute dans l’abîme ? entrainant dans son naufrage toute l’humanité d’ailleurs…

A cela je répondais : c’est parce que dès le 18 ème siècle la science s’est complètement séparée de la philosophie (de laquelle elle est issue) ; la science est devenue pure techno-science, renonçant à ce qui chez les philosophes-savants du 17 ème siècle était essentiel : la poursuite de la sagesse par la recherche de la Vérité.

Je ne change pas une ligne à ce « diagnostic » : je renonce simplement à mon projet de chercher (dans l’évolution intellectuelle de la fin du 17 ème siècle, de cette période que Paul Hasard décrivait comme celle de la « crise de la conscience européenne« ) « pourquoi la science s’est ainsi séparée de la recherche de la sagesse », car c’est à mes yeux évident :

c’est parce qu’il est très difficile à l’humanité (même si cela répond à son « essence ») de se séparer complètement de la « Nature » pour s’unir complètement à l’Esprit.

De parcourir l’itinéraire de l’âme vers Dieu…

Comme le disait Brunschvicg : « nous pouvons douter de notre rapport à l’Esprit, mais pas de l’Esprit lui même »…

Ce qui s’est passé, au 18 ème siècle européen et après, c’est que l’humanité (européenne) a renoncé, par impuissance, à transcender la Nature pour s’unir à l’Esprit, et a pris le chemin inverse : se vouant,  jusqu’à s’en rendre peu à peu esclave, aux nouveaux et fantastiques « pouvoirs » que lui donnait la science… des pouvoirs bien supérieurs, et surtout bien plus « réels », que ceux de l’antique « magie »…

pour arriver à aujourd’hui, en passant par le 20 ème siècle, le siècle des exterminations de masse…

Le film de Lynch, « Blue velvet », semble à 1000 lieues  ? non, il parle de cela, à savoir de la confrontation de notre époque avec le Mal radical et sa « folie »…

l’oreille coupée dans l’herbe, au début du film,  symbolise, comme je l’ai déjà dit ailleurs, la rupture avec l’écoute, avec l’ouïe spirituelle, c’est à dire avec le judaïsme , et donc avec le christianisme (même si les USA peuvent paraître comme une société très « religieuse »…ne nous fions pas aux apparences).

Car la base du judaïsme, c’est le « Shma' » : « Ecoute Israel, le Seigneur est notre dieu, le Seigneur est UN »

« Shma’ Yitsrael, Adonai eloheinou, Adonai Ehad »

En même temps cette rupture est déjà « contenue » dans le nom « Israel », qui veut dire : « celui qui lutte avec Dieu » (c’est le Nom donné à Jacob après sa lutte avec l’ange).

Celui qui « écoute Dieu » c’est  étymologiquement Ismael , l’ancêtre des musulmans… mais devinez : il semble que D-ieu préfère celui qui combat contre lui à celui qui écoute fidèlement, et là résiderait le secret de la haine jalouse vouée aux juifs par les musulmans, et pourtant tout cela est bien naturel … comme dit  l’Evangile selon Thomas : un berger avait 100 brebis, il en perdit une, il la chercha par monts et par vaux et quand il l’eut trouvée il lui dit : « Je te veux plus que les 99« .

D-ieu préfère des hommes libres à des esclaves dociles qui ne se posent aucune question et se contentent d’obéir…

ou encore : l’Esprit est préférable à la lettre, et cela joue contre l’Islam et d’ailleurs un certain judaïsme, en faveur du christianisme (paulinien)… remarquons d’ailleurs que toute la philosophie de Brunschvicg, qui a si fort influencé mes blogs, pourrait se résumer en cette formule !

L’ouïe est le plus « dionysiaque » des sens, celui qui approche le plus la « Volonté pure », d’après Schopenhauer…

l’autre sens important est celui de la vue, qui est par contraste le sens apollinien, sens de l’apparence et de l’extériorité, et non de la « Volonté pure ».

Il est lié à la civilisation créatrice de la science et de la philosophie : la civilisation grecque.

ainsi, en grec, le mot qui a donné « théorie » veut dire : contempler (« θεωρειν » ). Or la science moderne se caractérise par sa capacité à élaborer des « théories » sur le réel, par opposition à la « science » chinoise qui en reste au rang des pures techniques…

le « héros » de « Blue Velvet », Jeffrey Beaumont, qui trouve l’oreille tranchée dans l’herbe, est confronté à une histoire atroce de violences, de meurtres et de ténèbres : il acquiert peu à peu des « savoirs » sur cette affresue réalité, mais, comme il le dit, de façon « illégale », en s’introduisant par fraude dans l’appartement de la jeune femme martyrisée et violée,(jouée par Isabella Rossellini) soumise au chantage du gangster psychopathe (joué par Dennis Hopper) qui a enlevé son enfant…

http://fr.wikipedia.org/wiki/Blue_Velvet

en somme, Jeffrey est « tiraillé » entre les deux conceptions de la « vérité » qui fondent l’Occident : la vérité par l’enquête rationnelle (policière, dans le scénario du film), qui doit démontrer et prouver ce qu’elle affirme, et la vérité trouvée dans l’intuition , grâce à l’audition, à l’ouïe spirituelle…

mais ce second mode d’accès à la vérité est en quelque sorte « illégal », ce qui traduit la rupture avec le judaîsme, symbolisée par l’oreille tranchée..

Que se passe t’il quand l’accès à l’écoute du divin est supprimé, quand seul reste l’accès à la vérité (à Dieu, donc) par la théorie , par la démonstration rationnelle ?

Ce qui se produit, c’est notre époque, nous : l’époque du Mal radical, de la perversité et de la violence brutale, de la femme (Isabella Rossellini) violée et contrainte, dans une sexualité infantile et pornographique, sans amour, celle du psychopathe Frank Booth (Dennis Hopper) , qui oscille entre le rôle du « péère brutal et violeur » et de l’enfant qui insulte la Femme-Mère  qu’il maltraite et qu’il viole…

Et le merveilleux songe d’amour des « mille rouge -gorge » raconté par Sandy à Jeffrey, ce n’est rien d’autre que le prophétisme juif, celui d’Isaïe ou d’Ezechiel, annonçant les « Temps » messianiques…

On voit que ce film est très proche de ce dont je parlais au début…et il n’y a guère de quoi s’en étonner : au fond, l’Occident , même l’Occident actuel finissant, ne peut parler d’autre chose que de lui même et de ce qui le fonde, lui et sa quête obstinée de vérité et d’intelligibilité..

Influencé  par Léon Brunschvicg, je voyais depuis toujours dans l’émergence de la science moderne l’irruption du « Dieu des philosophes » dans la conscience humaine : je n’ai pas changé d’avis, mais simplement mieux « compris » le sens profond de ce constat…

Car Dieu, le Dieu des philosophes (grecs) comme celui du christianisme (et du judaïsme),  le Dieu de l’intelligence « théorique » fondant la science rationnelle et démonstrative comme le Dieu à la fois immanent et transcendant de l’écoute intérieure consciente, et donc de l’éthique, Dieu ne « sort pas » des théories scientifiques comme un théorème résulte d’une démonstration : il se situe  à leur source comme leur condition de possibilité.

Et quand la science renonce à son essence « éthique » (présente chez Descartes et Malebranche) pour devenir pure technique , même et surtout dans la promesse (démente) de maîtriser la Nature, elle s’asservit en fait à cette dernière, et se « naturalise » : c’est, et c’était aussi le diagnostic de Husserl dans la Krisis, ce qui se produit au 18 ème siècle et après, quand la science se sépare de la philosophie et de sa quête de sagesse, pour devenir la techno-science…

Bernard Henri Lévy saisi par le botulisme

Soyons honnêtes , j’ai écouté l’interview de Bernard Henri Lévy par Jean-Pierre Elkabbach sur Europe 1 la semaine dernière, et je peux certifier qu’il a dit quelque chose de juste : c’est que pendant la deuxième guerre mondiale, contrairement aux élucubrations haineuses de Costa-Gavras et consorts, c’est le Vatican qui a eu l’attitude la plus courageuse pour venir en aide aux juifs persécutés (BHL a dit : « c’est le Vatican qui a le moins menti »).

Mais à part ça ? eh bien Bernard Henri Lévy est fidèle à BHL, c’est à dire qu’il fait et dit n’importe quoi, pourvu que cela fasse parler de lui…au fond, c’est un peu un Alain Delon qui se piquerait de philosophie (d’ailleurs dans son fameux film qui a fait un tel bide retentissant, il avait filmé sa femme complètement nue dans les bras de l’acteur qui à 75 ans continue de faire mouiller toutes les ménagères de la moyenne bourgeoisie française).

Sa « stratégie » pour se tirer du « fiasco » botulique est pitoyable : il se comporte comme si le livre-canular sur la vie sexuelle de Kant était un livre sérieusement philosophique, associé à un canular consistant à lui « inventer » un auteur imaginaire, un peu comme les très beaux romans de Romain Gary signés de « Emile Ajar »  (me semble t’il ?)…

seulement la différence c’est qu’ici le livre n’a rien de philosophique : donc soit BHL ne l’a pas lu et il ment, soit il l’a lu et alors…

La philosophie est effectivement une guerre, mais pas de la façon dont il l’entend, pas une guégerre entre « egos narcissisisés » après l’apéro à Saint Trop’…

La philosophie est la guerre contre les idoles, toujours renaissantes comme les têtes de l’hydre.

Sa « charge » contre Kant est à peu près du même niveau que celle de Yann Moix contre les suisses : vulgaire, pitoyable et immonde, ce doit d’ailleurs être pour cette raison que ruquier les a invités tous les deux le même soir pour affronter Zemmour et Nauleau.

http://www.fdesouche.com/articles/98141/comment-page-2

http://www.fdesouche.com/articles/99013

Il semble avoir découvert que « le philosophe a un corps » ! bravo !

et Kant serait cet être anormal qui aurait tenté de philosopher comme s’il n’en avait pas…il rejoint ainsi en catimini ceux qui rient sous cape à propos du fait que Kant serait resté puceau toute sa vie …

Seulement tout ceci est vain et futile si l’on se persuade que la philosophie, comme c’est Malebranche qui l’a le mieux expliqué, consiste à desserrer, puis défaire, l’union psychophysique de l’âme au corps et à ses besoins et pulsions pour la « transformer » en l’union psycho-spirituelle de l’âme au Verbe, à Dieu.

Donc nier que nous ayions un corps, ou faire comme si,  serait rien de moins que nier l’existence de la philosophie!

Quant à ses répliques à Zemmour et Naulleau, elles sont du même tonneau :  d’une bêtise insondable !

Et Zemmour, le juif laïque irréprochable, a raison de le reprendre sur le terrain de la morale à propos de ses théories fumeuses sur « le juif d’affirmation »…

Ce qu’il faut dire en plus, c’est ceci : le génie du judaïsme, c’est le génie du christianisme; car le judaïsme fait partie du christianisme, comme le catholicisme ou le protestantisme…ceci si l’on envisage les choses d’un point de vue spirituel bien sûr, ignorant les affres des affrontements historiques, qui sont maintenant terminés.

Zemmour a aussi raison de lui faire remarquer que ce qu’il appelle bonne et mauvaise mondialisation, c’est la même !

Et elle est intrinsèquement mauvaise, car elle s’appuie sur l’universalisme abstrait dont j’ai montré dans cette page :

http://leserpentvert.wordpress.com/universalisme-abstrait-ou-concret/

qu’il est de nature ensembliste, s’opposant ainsi à l’universalisme concret qui correspond plutôt à la pensée mathématique relationnelle et catégorique.

En gros : pour les universalistes abstraits, qui défendent comme BHL la mondialisation actuelle, l’humanité universelle du futur sera un « ensemble », celui de tous les hommes enfin réunis et sans frontières nationales ou ethniques: tous les hommes métissés donc, en un magmas informe !

tout ceci tient évidemment du délire, et va dans les prochaines années se heurter à… la réalité ! celle selon laquelle par exemple les musulmans ne veulent pas que « leurs » femmes se métissent avec des « mécréants ».

Selon la pensée universaliste concrète, qui s’appuie sur la théorie mathématique des catégories (voir la page supra, ainsi que les articles de David Ellerman dont le lien est indiqué)  l’universalisme véritable est « interne » : pas besoin de se fondre dans une masse informe pour le mettre en oeuvre !

La mathesis nous aide à en prendre conscience avec sa notion « d’objet  universel » correspondant à une « factorisation par un morphisme unique »; son rôle s’arrête là et il faut ensuite continuer en se souvenant que le mot grec pour « universel » est « katholikon » et en se persuadant que l’universalisme, qui effectivement réunira les hommes mais pas en un « ensemble » informe et abstrait, c’est la religion universelle, la religion du Verbe qui est aussi la philosophie véritable !

MALEBRANCHE et l’attention à DIEU

L’attention est l’unique méthode proposée par Malebranche pour parvenir à la Vérité.

L’attention est un mouvement de conversion:

«L’attention de l’esprit n’est que son retour et sa conversion vers Dieu»

L’attention est difficile en raison du déséquilibre créé en nous par le péché originel. Elle nécessite un détachement, c’est à dire un arrachement,  des impressions sensibles:

« Je sens que la lumière se répand dans mon esprit à proportion que je la désire, et que je fais pour cela un certain effort que j’appelle attention »

Le premier effet de l’attention est la concentration : l’idée de l’objet s’apporche pour ainsi dire de l’esprit, et devient plus claire, plus vive.

L’ennemi principal de l’attention est la distraction et la dispersion : mieux vaut étudier peu de livres , mais en se concentrant exclusivement sur l’étendue de ce que l’attention examine..

La dialectique de l’attention peut être résumée ainsi :

Conversion- intention d’amour-  abandon des fausses valeurs- adhésion aux vraies valeurs; effort – grâce- joie ; application- présence- possession.

L’attention est l’effort, le travail, le combat de l’esprit, aidé par la grâce, par lequel, se détachant de l’apparent et du vraisemblable, il se tourne résolument vers le solide et le vrai , pour le fixer, se l’approprier et en jouir.

Mais ces biens « spirituels » sont très différents des « biens » matériels ou sensibles (consistant en plaisirs, richesses, honneurs) : ils ne provoquent pas de satiété,  ils ne diminuent pas si on les partage, au contraire, et lorsqu’on les possède on n’a aucune crainte de les perdre un jour..

L’attention doit passer à un second stade : la méditation, qui commence au moment où l’esprit, par l’attention, est en possession de la vérité.

Par l’attention l’âme aborde le pays de la vérité (le monde spirituel); par la réflexion elle progresse; par la méditation elle pénètre dans les ultimes profondeurs.

L’attention est un premier contact avec la vérité, contact toujours précaire et fragile, qui s’intériorise en réflexion lorsqu’elle atteint le sujet pour se prolonger et s’achever en méditation sérieuse, appliquée et ordonnée, principe de conviction intellectuelle et d’ardeur spirituelle.

L’attention est définie par Malebranche comme cause occasionnelle de la lumière (de la connaissance); consultation personnelle du Maître intérieur (qui est le Verbe-CHRIST, la Sagesse de Dieu, la Raison universelle des esprits) et prière naturelle de l’esprit.

A l’occasion de l’attention, et en récompense de l’effort, Dieu donne sa lumière à l’esprit.

Notre connaissance pour Malebranche est vision en Dieu, et non vision de Dieu:

« Dieu est le monde intelligible, ou le lieu des esprits »

« C’est dans sa sagesse qu’ils trouvent toutes leurs idées »

http://malebranche.multiply.com/

Taslima Nasreen, et portrait de Freud en possédé

« La philosophie de l’esprit » est un petit recueil de leçons qu’a données Léon Brunschvicg en Sorbonne en 1921 et 1922; il s’agit d’ un travail préparatoire au « grand oeuvre » qu’est le « Progrès de la conscience dans la philosophie occidentale ».

J’en tire ces lignes admirables, extraites de la treizième leçon : « La conversion à l’humanité »

« ce qui s’oppose avec Socrate à la force matérielle du passé social, c’est l’humanité idéale que portent en soi la découverte et le développement de la raison pratique, c’est une sorte de Médiateur tel que sera le Verbe selon Malebranche dans les Méditations chrétiennes, ou le Christ selon Spinoza dans le Tractatus theologico-politicus.

Le Médiateur est présent chez Galilée devant le Saint Office, comme plus tard, devant la violence acharnée des critiques, chez Lavoisier ou chez Cauchy, chez Pasteur ou chez Einstein. C’est lui aussi qui est, devant les condamnations prononcées par les autorités sociales, présent chez le Pascal des Provinciales et chez le Voltaire de l’affaire Calas, chez le Rousseau de l’Emile et chez le Kant de la « Religion dans les limites de la simple raison ».

Cette présence est ce qui rend heureux le modèle de justice que Platon a dépeint dans le second livre de la République:

« il sera fouetté, torturé, mis aux fers, on lui brûlera les yeux; enfin, après lui avoir fait souffrir tous les maux, on le mettra en croix, et par là on lui fera sentir qu’il faut se préoccuper non d’être juste mais de le paraître »

Or le juste parfait, quelle que soit sa destinée, du point de vue physique ou social, est heureux non en songeant à l’avenir, par l’espoir d’un temps où serait matériellement compensé et récompensé le sacrifice actuel, mais par une joie immédiate, intérieure et pleine qui ne laisse place à aucune idée de sacrifice, où il s’exalte au contraire dans le sentiment d’incarner la justice éternelle et universelle »

j’ajouterai bien sûr tout de suite, ce que Brunschvicg ne pouvait pas dire de lui même,  que le plus parfait exemple de ce Médiateur ( qui est aussi le Logos endiathetos ou le Verbum ratio du « Progrès de la conscience ») est…. Brunschvicg lui même. Et la « mise en croix » n’a pas consisté dans son cas en une mise au ban sociale (puisqu’il était l’une des sommités, l’un des « Mandarins » de la philosophie française, au moins dans les années 30) mais dans la parfaite incompréhension, ignorance (et mise sous silence, ou presque,  depuis 1945 ) du sens de sa pensée…ceci pour ne pas parler des affreux malheurs qu’il a dû subir à la fin de sa vie à partir de l’invasion allemande de 1940, malheurs qu’il a endurés avec le calme parfaitement stoïque qui signalent le Sage, et prouvent , « vérifient », qu’il a réalisé, comme Spinoza, « non pas le meilleur système philosophique, mais la vraie philosophie ».

Ceci est d’ailleurs une réponse aux critiques d’un Martial Guéroult (critiques qui doivent être prises en considération venant de l’un des plus grands historien de la philosophie) qui croit réfuter l’oeuvre de Brunschvicg en observant que celle ci fait sans cesse appel à l’exigence de vérification, mais omet de vérifier ses axiomes de départ (ce qui est impossible d’après les conceptions de Guéroult d’ailleurs). Mais la vérification est ici la personne même de Brunschvicg (ou de Spinoza) dont TOUS les commentateurs, même les plus critiques, reconnaissent l’immense valeur , ainsi que  la parfaite bonté et humilité et pour tout dire la parfaite humanité…

Mais je voudrais ici reconnaitre un nouvel « avatar » (mot choisi exprès ici) du « Médiateur »   en la personne de cette femme admirable et sublime qu’est Taslima Nasreen.

Je ne veux certainement pas jeter la pierre à Ayaan Hirsi Ali ni à Theo Van Gogh, dont j’admire l’immense courage (que Theo Van Gogh a payé de sa vie) face au fanatisme qui en ce siècle menace l’humanité dans son existence même, mais il me semble que Taslima Nasreen se situe, comme d’ailleurs Salman Rushdie dont elle partage les origines et le génie littéraire, à un niveau supérieur.

Je n’en veux pour preuve que son livre « Lajjâ » , cause de tous ses ennuis, livre insupportable pour les islamistes comme pour les « autorités sociales » puisqu’elle y fait une place à l’autre « Autre » qui est pour elle, la musulmane par la naissance,  l’hindou qui est le héros du livre et dont elle raconte les persécutions qu’il subit de la part de la majorité musulmane du Bangladesh:

http://www.republique-des-lettres.fr/10280-taslima-nasreen.php

Cette femme d’un talent et d’une noblesse de caractère exceptionnels est soumise depuis des années à des menaces de mort, harcèlement et persécutions de la part de « groupes islamistes », et obligée de mener une vie errante en changeant régulièrement de pays et de continent. L’Inde, pays où pourtant les musulmans ne sont qu’une minorité (mais une minorité très agissante) est embarrassée par son cas : craignant que le fragile « équilibre communautaire » ne soit rompu, et que des émeutes inter-ethniques n’ensanglantent le pays, les divers pouvoirs politiques des états de l’Inde où elle se réfugie se croient obligés de « l’exfiltrer » , cédant aux exigences des islamistes. L’Europe ou les USA pourraient lui accorder un visa de réfugiée (mais là aussi , les agitateurs islamiques feraient tout ce qu’ils peuvent pour qu’elle soit expulsée), mais Taslima Nasreen considère que c’est l’Inde qui est son cadre naturel, et ne veut vivre que là bas.

J’extrais du site suivant :

http://www.chiennesdegarde.org/article.php3?id_article=32

la « réaction », en 1999, de la première ministre bengladaise de l’époque à un livre de Taslima:

« « « Taslima Nasreen vient de littéralement tuer son père et sa mère dans son dernier livre. Ce qu’elle écrit, ce n’est ni plus ni moins que de la pornographie », ajoute-t-elle en rappelant que l’écrivain a été « trois fois divorcée ». Et de conclure : « Son livre, je viens de le faire interdire ! » »

ces propos sont glaçants et terrifiants !

C’est ici que les lignes de Brunschvicg citées plus haut, et qui ont été écrites en 1921-1922, prennent tout leur sens !

Quel est il , ce Dragon, qui semble Tout Puissant et éternel, auquel Taslima Nasreen doit faire face comme en leur temps Socrate à ses « juges » ou Galilée (ou Giordano Bruno) à ses inquisiteurs ? il s’appelle « fanatisme » bien sûr, ou « intégrisme », ou « extrémisme » , catégories dont sont friands nos medias occidentaux politiquement corrects, qui rappellent (et ils ont raison) que Taslima Nasreen pourrait trouver un refuge où personne ne viendrait chercher à l’expulser dans un état , celui du Gujarath par exemple, gouverné par les « extrémistes hindouistes » qui par haine de l’Islam sont prêts à l’accueillir les bras ouverts.

Mais Taslima Nasreen refuse, et pour une bonne raison qu’ignorent nos medias occidentaux si « corrects » : c’est qu’elle est une nouvelle incarnation, un nouvel « avatar » du Médiateur dont parle Brunschvicg, et que comme l’avait vu Brunschvicg elle ne fait pas face seulement au dragon « fanatisme », mais à un monstre bien plus puissant sans lequel le premier n’aurait aucune force  : le conformisme social et religieux. Car sont ils des hommes de foi, ces gouvernants qui expulsent (oh pardon : « exfiltrent ») une femme qui est un écrivain de génie, et qui pourrait apporter au pays où elle résiderait un gain « culturel » considérable, juste pour éviter des émeutes sanglantes en cédant aux exigences des islamistes ? sont ils des hommes de foi ces « leaders » religieux qui déclarent que l’on peut parler de tout, y compris du port du voile, mais que ce qui est insupportable est la manière « indécente » dont Taslima (comme Theo Van gogh en son temps) a osé parler du « Prophète de l’Islam » ?

mais pourtant le Prophète Mahomet n’est qu’un homme comme les autres (faillible donc !), c’est là l’une des bases de l’Islam, qui entend se démarquer du mythe chrétien de l’incarnation divine ou des mythes hindouistes des « Avatars »… mais il semble que certains sont plus hommes que d’autres, puisque toute critique du Prophète est interdite sous peine de mort, et que ce « prophète » semble jouir de « droits spéciaux » (avoir treize épouses notamment, et d’innombrables concubines, alors que l’Islam interdit d’en avoir plus de quatre).

Ici encore c’est Brunschvicg qui nous prévient en opposant le prophétisme, propre aux mentalités primitives d’Orient, à la Raison qui est aussi la spiritualité véritable propre à l’Occident (l ‘Occident véritable là aussi, dont l’Occident actuel n’est qu’une pâle copie non conforme), raison attachée au scrupule de l’incessante vérification, contre le dogmatisme « oriental » qui assène : « C’est Moi la Vérité ! ». Voici la citation de Brunschvicg qui correspond si bien là encore au sujet traité :

« Léon Brunschvicg évoquait « la nécessité psychologique qui fait que le soit-disant prophète ne peut emprunter sa figuration de l’avenir qu’aux ombres du passé ». Il opposait « le positivisme de raison » au « positivisme d’Église fondé tout entier sur le sentiment de confiance qu’un homme éprouve (et fait partager) dans la valeur unique de sa pensée et où il puise l’illusion de pouvoir créer la méthode et dicter à l’avance les résultats des disciplines qui ne sont pas encore constituées à l’état de science. » « .

j’ai extrait ce passage du site suivant, qui se livre à une critique très « brunschvicgienne » de la psychanalyse freudienne comme possession spirituelle :

http://www.psychiatrie-und-ethik.de/infc/fr/la_psychanalyse_comme_possession.htm

« Possession » est ici à prendre dans tous les sens : Freud est un « possédé », tout comme ceux de Dostoievsky, et il entend « posséder », prendre le contrôle total, de l’âme de ceux qui le suivent, les « disciples »; il s’agit indéniablement d’un nouveau prophète religieux, comme le montre suffisamment son aveu selon lequel il désirerait instaurer une « dictature de la raison ». Mais si le mot « raison » doit signifier quelque chose, dans ses dimensions de vérification, de démonstration et de justification, il ne peut qu’être radicalement incompatible avec la notion de « dictature », et la folie complète qu’est la psychanalyse saute aux yeux. Le site proposé analyse de façon brillante la notion d’auto-analyse à laquelle Freud (et lui seul) se livre, mais il devrait être aussi rappelé que ceci est le propre de tout « Premier Prophète législateur » (comme Moïse, Mahomet, Manou, etc… et même Bouddha, osons le dire, même si cela doit scandaliser les groupies du Dalaï Lama et les charmantes femmes thailandaises au si joli sourire). En effet, celui qui énonce la Loi pour la première fois s’excepte lui même de la Loi (et c’est la raison pour laquelle Mahomet, qui aimait tant les femmes, s’autorise à  en avoir plus que quatre). Et d’ailleurs, Platon ne dit il pas , au début du livre « Les lois », que c’est un dieu, et non un homme, qui vient donner la loi à la cité ?

A ce prophétisme oriental s’oppose de part en part la spiritualité d’Occident, celle d’un Descartes, ou d’un Spinoza qui ne trouve la Lumière (intérieure ) qu’au moyen des « démonstrations qui sont les yeux de l’âme ».

 Et celle bien sûr d’un Brunschvicg, premier et dernier Sage d’Occident (Brunschvicg qui est de naissance juive tout comme Spinoza, Einstein ou Freud, mais pour lequel tout particularisme doit être surmonté dans l’universalisme de la Raison), dont le site cité plus haut rappelle de façon opportune que:

« Dans l’introduction à son livre « Les Progrès de la Conscience dans la philosophie occidentale », Léon Brunschvicg définit ce qu’est pour la philosophie l’opposition entre l’homme venant d’occident et celui venant d’orient : « Un homme qui, n’ayant d’autre intérêt que le vrai, s’appuie à l’intellectualité croissante d’un savoir scientifique pour s’efforcer de satisfaire l’exigence d’un jugement droit et sincère ; l’autre qui s’adresse à l’imagination et à l’opinion, se donnant toute licence pour multiplier les fictions poétiques, les analogies symboliques et leur conférer l’apparence grave de mythes religieux » »

Brunschvicg qui en 1929, dans les « appels de l’Orient »,  caractérisait ainsi le véritable « homme occidental » qui est apparemment « porté disparu » depuis la mort du Sage le 18 janvier 1944 (sans qu’hélas il ait pu voir la défaite de la barbarie et la chute de l’aigle nazi):

«L’homme occidental, l’homme suivant Socrate et suivant Descartes, dont l’Occident n’a jamais produit, d’ailleurs, que de bien rares exemplaires, est celui qui enveloppe l’humanité dans son idéal de réflexion intellectuelle et d’unité morale. Rien de plus souhaitable pour lui que la connaissance de l’Orient, avec la diversité presqu’infinie de ses époques et de ses civilisations. Le premier résultat de cette connaissance consistera sans doute à méditer les jugements de l’Orient sur l’anarchie et l’hypocrisie de notre civilisation, à prendre une conscience humiliante mais salutaire, de la distance qui dans notre vie publique comme dans notre conduite privée, sépare nos principes et nos actes.Et, en même temps, l’Occident comprendra mieux sa propre histoire: la Grèce a conçu la spéculation désintéressée et la raison politique en contraste avec la tradition orientale des mythes et des cérémonies. Mais le miracle grec a duré le temps d’un éclair. Lorsqu’Alexandre fut proclamé fils de Dieu par les orientaux, on peut dire que le Moyen Age était fait. Le scepticisme de Pyrrhon comme le mysticisme de Plotin ne s’explique pas sans un souffle venu de l’Inde. Les « valeurs méditérranéennes », celles qui ont dominé tour à tour à Jérusalem, à Byzance, à Rome et à Cordoue, sont d’origine et de caractère asiatique……quant à l’avenir de l’Occident, il n’est pas ici en cause : une influence préméditée n’a jamais eu de résultats durables, et prédire est probablement le contraire de comprendre. Toute réflexion inquiète de l’Européen sur l’Europe trahit un mauvais état de santé intellectuelle, l’empêche de faire sa tâche, de travailler à bien penser, suivant la Raison occidentale, qui est la Raison tout court, de faire surgir, ainsi que l’ont voulu Platon et Spinoza, de la science vraie la pureté du sentiment religieux en  chassant les imaginations matérialistes  qui sont ce que l’Occident a toujours reçu de l’Orient» 

 

 

 

publication progressive de l’oeuvre de Brunschvicg sur le web

 
le site des « Classiques » a entrepris semble t’il de mettre à disposition gratuite des internautes l’oeuvre complète de Léon Brunschvicg :

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/brunschvicg_leon.html

Après « Héritage de mots héritage d’idées »,  c’est au tour d’un autre ouvrage fascinant et bouleversant datant de la fin de la vie de Brunschvicg : « Descartes et Pascal lecteurs de Montaigne », d’être rendu accessible.

Bouleversant parce qu’il a été terminé en 1942, année où Brunschvicg était dans la clandestinité totale, soutenu heureusement par des amis comme Maurice Blondel, mais séparé pour toujours des ses enfants qui étaient en Angleterre. Ses enfants qu’il ne reverra pas, puisqu’il est mort le 18 Janvier 1944, sans voir la libération de la France et la chute du nazisme, évènements qu’il avait cependant pressentis, ou plutôt prévus avec la certitude totale qui est celle de la Raison, qui peut douter de tout sauf d’elle même et de sa supériorité intrinsèque sur l’obscurantisme irrationnel des idolâtries « magiques » du « sang et du sol » comme de celles des « religions » des « dieux à nom propre ».

On lira avec une attention toute particulière la préface qui retrace tout l’itinéraire de pensée de celui qui fut  l’un des maitres de la philosophie d’avant-guerre , pour tomber dans un complet oubli après 1945 :

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/descartes_et_pascal/descartes_et_pascal_preface.html

L’oubli total et volontaire de celui qui fut l’un des « mandarins » des années 30, après la libération, y est bien expliqué. Cet oubli , qui est d’ailleurs plutôt un étouffement, dure encore à ce jour, même si le travail du site des « classiques » permet de reprendre espoir.

Mais il faut ajouter que si la rupture avec l’idéalisme critique d’avant-guerre peut s’expliquer par la déception devant son impuissance à prévoir et à combattre la Bête nazie « montant de l’Abîme », cette accusation manque son objet.

En effet ce n’est pas à cause de l’idéalisme  prétendûment abstrait et « alimentaire » (critique faite notamment par Nizan dans les « chiens de garde », où il voit Brunschvicg comme « s’alimentant » de toute adversité  pour en nourrir sa pensée) mais bien par impuissance de l’humanité ordinaire à se hausser au niveau de cette pensée et de son exigence, que la totalitarisme a pu s’exercer sans véritable résistance jusqu’en 1944.

Et aussi après cette date d’ailleurs, mais là nous parlons du totalitarisme stalinien, dont Sartre s’est rendu complice jusqu’en 1956 (alors que Céline l’antisémite l’avait dénoncé dès 1936), puis du totalitarisme maoïste qui a bénéficié en France de l’admiration des « grandes consciences » droit de l’hommistes que nous connaissons bien, et qui se sont racheté depuis une virginité démocratique.

Cete intéressante préface au livre de Brunschvicg s’étend aussi sur la nature nouvelle et spéciale de « Descartes et Pascal lecteurs de Montaigne » : Brunschvicg, ébranlé par les évènements de 1940 à 1942, y aurait pour la première fois fait place au « doute » à propos de son « système rationaliste fondé sur la science ».

Mais cela me semble inexact, en ce que la pensée de Brunschvicg s’est toujours, et depuis les débuts, « nourri » des pensées adverses et « opposées » (ou « différentes ») en les accueillant et les discutant. Et l’on peut ici, bien sûr, arguer de son admiration pour Pascal ou Bergson, deux penseurs pourtant très éloignés de lui philosophiquement parlant.

Il est d’ailleurs à souligner que Bergson est une autre sommité d’avant-guerre qui n’a pas connu après 1945 le mùême destin d’oubli : c’est sansdoute que le bergsonisme fait place au mysticisme, qui est et sera toujours à la mode… mais je partage au demeurant l’admiration de Brunschvicg pour ce géant de la pensée qu’est Bergson.

La thèse du livre est donc que la modernité (initiée par Descartes) dérive du scepticisme de Montaigne, qui se trouve donc ainsi accorder une importance cruciale…

mais , tout en étant d’accord bien sûr avec ce verdict, il ne faudrait pas en rester là, et je voudrais ici simplement citer une réflexion de Brunschvicg tirée d’un autre texte  (« L’humanisme de l’Occident », introduction au premier tome des « Ecrits philosophiques ») à propos de Montaigne et Descartes:

 » Mais depuis Descartes on ne peut plus dire que la vérité d’Occident tienne tout entière dans la critique historique et sociologique des imaginations primitives (qui est la  première perspective de la sagesse occidentale, de laquelle nous sommes redevables à Montaigne).

sortir de la sujétion de ses précepteurs, s’abstenir de lire des livres ou de fréquenter des gens de lettres, rouler ça et là dans le monde, spectateur plutôt qu’acteur en toutes les comédies qui s’y jouent, ce ne seront encore que les conditions d’une ascétique formelle.

A quoi bon avoir conquis la liberté de l’esprit si l’on n’a pas de quoi mettre à profit sa conquête ? Montaigne est un érudit, ou, comme dira Pascal, un ignorant; dans le réveil de la mathématique, il ne cherche qu’un intérêt de curiosité, qu’une occasion de rajeunir les arguties et les paradoxes des sophistes. L’homme intérieur demeure pour lui l’individu, réduit à l’alternative de ses goûts et de ses humeurs, penché, avec une volupté que l’âge fait de plus en plus mélancolique, sur la «petite histoire de son âme».

Or, quand Descartes raconte à son tour «l’histoire de son esprit», une tout autre perspective apparaît: la destinée spirituelle de l’humanité s’engage, par la découverte d’une méthode d’intelligence. Et grâce à l’établissement d’un type authentique de vérité, la métaphysique se développera sur le prolongement de la mathématique, mais d’une mathématique renouvelée, purifiée, spiritualisée par le génie de l’analyse ».

On pourrait lire dans ces lignes, sans se tromper de beaucoup, une conception quasi-prophétique de Descartes, et aussi trouver l’explication du dédain affiché par nombre d’intellectuels, anglo-saxons mais aussi français, pour Descartes : c’est que notre époque n’aime les prophètes que religieux, environnés d’éclairs, de crainte et de tremblement, et de phénomènes surnaturels. Et surtout elle les aime de loin : pour la vie quotidienne, on préfère la « petite histoire de l’âme » , mais ici les mots de Brunschvicg peuvent sembler trop sévères pour Montaigne, que sa culture des nobles sages de l’antiquité met à l’abri des divagations « nunuches » des  contemporains narcissiques obsédés de leur « belle âme » (que ne l’introduisent ils en bourse !!? cela règlerait sans dout leurs problèmes de « pouvoir d’achat »).

 La « mission prophétique » de Descartes existe bel et bien et débute historiquement dans la nuit « de la Saint Martin » du 10 au 11 novembre 1618 avec les trois rêves de Descartes, qu’il interprète lui même dès le réveil (et même pendant la durée du songe pour le dernier) et qui lui semblent inspirés par l’Esprit de Vérité, autre nom de Dieu des philosophes.

Celui qui est aussi, et simplement, « la Vérité », d’après le « Court Traité » de Spinoza.

Parmi les autres livres ou articles de Brunschvicg, on trouvera « Les étapes de la philosophie mathématique » (sans doute son ouvrage le plus important, le plus commenté en tout cas, et qui n’a pas pris une ride) à cette adresse du site de l’université du Michigan:

on trouvera aussi un grand nombre d’articles parus dans la « Revue de métaphysique et de morale » (qu’il avait fondée en 1893 avec Xavier Léon) sur le site de la bibliothèque nationale Gallica:

http://gallica.bnf.fr

(taper « Brunschvicg » en mot clé dans le cadre « recherche libre » ou « auteur », ou bien cliquer sur « périodiques » pour trouver la Revue de m’étaphysique et de morale).

Un autre livre important de lui, « De la vraie et de la fausse conversion », a paru sous forme d’articles dans plusieurs numéros de la revue à partir de 1930, voici les adresses de différents morceaux du livre:

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k112646/f1.item (chapitre 1,  aller pages 279-297)

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11271g.item (chapitre 2, aller aux pages 187 à 235)
 
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11278w (chapitre 3, aller pages 17 à 46)
 
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k112797.item (fin du chapitre 3, aller page 153 pour le début du texte de Brunschvicg)).

On trouvera aussi « Raison et religion » et « Spinoza » sur « Archive » :

 http://www.archive.org/search.php?query=Brunschvicg%20AND%20mediatype%3Atexts

La conversion spirituelle dans la philosophie de Léon Brunschvicg

Les lignes qui vont suivre datent de 1937, et ont été écrites par Marie-Anne Cochet, dont le livre : « Commentaire sur la conversion spirituelle dans la philosophie de L. Brunschvicg » est l’une des plus brillantes analyses de la philosophie de celui qui est pour nous un Maître de Sagesse, au même titre que Descartes ou Spinoza , dont il ouvre d’ailleurs l’accès à la compréhension véritable

Brunschvicg était encore en vie en 1937, et au sommet de son activité philosophique; mais il ne pouvait pas ne pas voir et entendre les grincements démoniaques venus d’Allemagne, et sans doute a t’il « prévu » ce qui allait lui arriver: la fuite loin de Paris en juin 1940, l’abandon forcé de son bel appartement parisien et de sa bibliothèque, et ce alors qu’il était âgé de 71 ans. C’est ici que l’on voit l’absurdité absolue de l’antisémitisme : car Brunschvicg, né juif, avait complètement abandonné tout particularisme et accédé au niveau propre de la philosophie et de la science : celui de l’Universel.

 Brunschvicg trouva heureusement, avec son épouse Cécile Weill-Brunschvicg (qui avait été secrétaire d’Etat à la condition féminine en 1936 dans le gouvernement Blum) refuge chez des amis, dans le sud de la France; et tous ceux qui l’ont connu à cette époque peuvent témoigner que ce philosophe et ce SAGE a su garder dans cette épreuve l’égalité d’âme et la dignité spirituelle qui caractérisent le véritable philosophe, dans la lignée de Socrate. Souvenons nous de son exemple dans les moments difficle, et aussi des exhortations de Jünger (dans « Recours aux forêts-Traité du rebelle ») à l’homme libre d’être toujours prêt à abandonner son foyer et sa bibliothèque.

 Mme Cochet , auteur des lignes qui vont suivre, est aujourd’hui une parfaite inconnue au royaume de la philosophie, où, convenons en, « il doit y avoir quelque chose de pourri ». Je donnerais pour ma part tout Badiou, Sartre et Deleuze pour cette page, que je vais maintenant scrupuleusement retranscrire.

« S’il (Goethe) n’atteint pas l’intellection des rapports purifiés d’images, c’est qu’il est poète avant tout et que le poète ne peut s’évader du monde des images qui est le royaume de l’enfance humaine.

Religion, art, poésie sont les premiers modes de la pensée s’évadant de l’animalité. La science est le stade le plus tardif dans la chronologie des civilisations; c’est un stade que toutes n’atteignent pas, et auquel l’art et la religion s’opposent le plus souvent parce que la sensibilité fixée aux images rejoint difficilement la pure sensibilité intellectuelle attachée aux rapports sans représentation sensible. Cette conversion de la sensibilité est une des étapes qu’il faut franchir pour convertir la conscience sensible en conscience intellectuelle.

Du physiologique au physique, de l’instinct à l’intelligence, du vécu au pensé, la conscience convertie ne garde que le rapport de correspondance détaché des objets sensibles et des images poétiques qui génèrent l’émotion, comme la numération a retenu la correspondance entre les doigts d’une main et les objets à compter. Ainsi séparée des sens et de leur univers,l’intelligence retrouve à sa source le pouvoir unifiant éternellement actuel par lequel toutes choses sont perpétuellement liées, déliées et reliées.

Dans ce nouvel univers l’esprit dissout les corps en mouvements, la lumière et les sons en radiations, les forces en relations de chocs, et,sans quitter la discipline du vrai inscrite dans son incessant travail de vérification, les combine à l’infini.

Alors, dans cette immanence créatrice, les deux univers Pascaliens n’en font plus qu’un, le grand et le petit se sont évanouis avec les images et le Bien comme le Beau adhèrent intimement à l’unique notion de Vérité. Le règne humain est atteint. Le corps et ses désirs a disparu avec les images et pourtant la correspondance est conservée avec l’activité fonctionnelle la plus élémentaire.

Le grand circuit intellectuel enveloppant le corps et son univers a rejoint l’immanence vitale qui donne une réalité passagère aux phénomènes, de la même façon que la musique la plus exactement purifiée atteint, par son ascèse même, l’émoi organique le plus fondamental. »

C’est exactement la doctrine cartésienne de la Mathesis Universalis (développée dans les « Règles pour la direction de l’esprit », et qui évoluera dans les ouvrages ultérieurs vers la mathesis pura atque abstracta puis la métaphysique des Meditationes) qui imprègne ces lignes.

 Le « nouvel univers » de la pensée philosophique-scientifique, qui est un univers d’objets dans des catégories et de morphismes les reliant entre eux en un réseau de rationalité de plus en plus dense, n’a rien à voir avec le « monde sensible » des « choses », qui est celui où reste engluée la religion, le mythe, et trop souvent la philosophie. Les « rapports de correspondance détachés des objets sensibles et des images poétiques » évoquent exactement les foncteurs et les morphismes.

Tout le monde, loin de là, ne partage pas cette conception de la sagesse et de la philosophie; ainsi le (très) grand philosophe (chrétien) Jean-Luc Marion étudie avec une lucidité extraordinaire ce remplacement (dans la Mathesis universalis cartésienne) de « la chose même » par l’objet et les rapports mathématiques, et de l’ousia aristotélicienne par un « complexe reconstruit de natures simples » (autant dire : par une catégorie mathématique) . Lire à ce propos « L’ontologie grise de Descartes » par Marion. mais c’est pour s’en offusquer ! je cite Marion :

« d’où l’ontologie grise où l’Ego recèle l’être d’objets, grises ombres des choses, parce qu’il a confisqué leur ousia aux choses, dévaluées en objets »

Mais je reviendrai sur les analyses et thèses de Marion, car il s’agit là d’un débat fondamental…

ce serait mal le poser que de le restreindre à la question :

 « le remplacement des objets sensibles, des choses, par les objets de catégories mathématiques, est il un enrichissement ou un appauvrissement ? »

Ni l’un ni l’autre  ! il s’agit plutôt d’un rapport de transcendance, celui de la conscience intellectuelle, que nous n’hésiterons pas à qualifier de « divine », à la conscience sensible d’un être soumis aux lois de la Nature et de l’évolution, au changement et à la mort.

Ce qui me permet de passer aux choses qui fâchent, à la nature « religieuse » du mot conversion…

Brunschvicg dit souvent, et il me semble que Schiller dit quelque chose du même ordre, que la véritable religion, celle qui unit, rassemble et « relie » les hommes, n’a rien à voir avec les religions, celles des dieux à noms propres; c’est d’aileurs devenu une observation banale, qui comme toutes les vérités s’est dégradée jusqu’à aboutir à des énoncés comme : « la véritable spiritualité n’a rien à voir avec les religions », sous-entendant  une « spiritualité » nébuleuse et vague qui est un travestissement du Penser spirituel propre à Spinoza ou Brunschvicg.

Il importe d’éviter désormais le mot « athéisme ». Puisque le mot « Dieu » peut vouloir dire bien des choses, et que d’ailleurs de par son sens essentiel il ne peut pas « vouloir les dire », alors le mot « athéisme » est futile et vain.

Brunschvicg n’est pas métaphysicien, il passe son temps à dévaluer métaphysique et logique au profit de l’activité mathématicienne . Aussi quand il parle de « Dieu », et cela lui arrive souvent, n’est il pas un modèle de rigueur conceptuelle, se contentant de le caractériser de manière transcendantale, comme condition de possibilité ou « source de Vérité », ou bien même comme « origine de la conscience intellectuelle ». Toujours est il , et on en retrouve trace dans la page de Mme Cochet, qu’il privilégie le Vrai platonicien par rapport au Beau et au Bien. De même Descartes considère d’abord Dieu comme vérace.

Ou peut être faut il dire que le Bien mystérieux « au delà de l’Essence » dont parle Platon est il cette « source de Vérité » que Brunschvicg appelle Dieu ?

Toujours est il qu’il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour me faire dire que la philosophie (se constituant à partir de la Mathesis Universalis) a pour objectif de purifier complètement l’Idée de Dieu de tout élément impur, non Intellectuel.

C’est à dire aussi:  « Amor Intellectualis Dei » de Spinoza .