HENOSOPHIA le monde spirituel

Et maintenant, homme de rien, fuis un moment tes occupations, cache-toi un peu de tes pensées tumultueuses. Rejette maintenant tes pesants soucis, et remets à plus tard tes tensions laborieuses. Vaque quelque peu à Dieu, et repose-toi quelque peu en Lui. Entre dans la cellule de ton âme, exclus tout hormis Dieu et ce qui t’aide à le chercher ; porte fermée, cherche-le

Archives Mensuelles: juillet 2008

Le herem de Spinoza

On trouvera ci dessous le texte du herem  de Spinoza (impliquant son exclusion de la communauté juive d’Amsterdam mais aussi du peuple « juif » d’Israel pour l’éternité), prononcé par le Mahamad d’Amsterdam (l’autorité juridique particulière aux juifs) le 27 juillet 1656.
Ce libelle a été placardé dans tout Amsterdam et envoyé dans les principales villes d’Europe où il y avait d’importantes communautés juives…
Le terme « herem » est très fort, il signifie plus qu’exclusion : « destruction », « anéantissement ».
En 1948 Ben Gourion a tenté de faire lever ce « herem », mais ce fut peine perdue, les rabbins de l’Israel moderne refusèrent.
Spinoza est ainsi à ma connaissance (particularité que même Jésus n’a pas) d’être le premier ( et le seul ?) juif à avoir cessé « officiellement » de l’être ! et il le fut volontairement, car il aurait pu facilement éviter cet édit avec quelques accomodements mineurs, on lui proposa même de l’argent pour renoncer à ses activités philosophiques !
 
 « Les messieurs du Mahamad vous font savoir qu’ayant eu connaissance depuis quelques temps des mauvaises opinions et de la conduite de Baruch de Spinoza, ils s’efforcèrent par différents moyens et promesses de le détourner de sa mauvaise voie. Ne pouvant porter remède à cela, recevant par contre chaque jour de plus amples informations sur les horribles hérésies qu’il pratiquait et enseignait et sur les actes monstrueux qu’il commettait et ayant de cela de nombreux témoins dignes de foi qui déposèrent et témoignèrent surtout en présence dudit Spinoza qui a été reconnu coupable ; tout cela ayant été examiné en présence de messieurs les Rabbins, les messieurs du Mahamad décidèrent avec l’accord des rabbins que ledit Spinoza serait exclu et retranché de la Nation d’Israël à la suite du herem que nous prononçons maintenant en ces termes:

A l’aide du jugement des saints et des anges, nous excluons, chassons, maudissons et exécrons Baruch de Spinoza avec le consentement de toute la sainte communauté d’Israël en présence de nos saints livres et des 613 commandements qui y sont enfermés. Nous formulons ce herem comme Josué le formula à l’encontre de Jéricho. Nous le maudissons comme Elie maudit les enfants et avec toutes les malédictions que l’on trouve dans la Torah.


Qu’il soit maudit le jour, qu’il soit maudit la nuit, qu’il soit maudit pendant son sommeil et pendant qu’il veille
. Qu’il soit maudit à son entrée et qu’il soit maudit à sa sortie. Que les fièvres et les purulences les plus malignes infestent son corps.

 Que son âme soit saisie de la plus vive angoisse au moment où elle quittera son corps, et qu’elle soit égarée dans les ténèbres et le néant.

Que Dieu lui ferme à jamais l’entrée de Sa maison.


Veuille l’Eternel ne jamais lui pardonner. Veuille l’Eternel allumer contre cet homme toute Sa colère et déverser sur lui tous les maux mentionnés dans le livre de la Torah.

 

Que son NOM soit effacé dans ce monde et à tout jamais et qu’il plaise à Dieu de le séparer pour sa ruine de toutes les tribus d’Israël en l’affligeant de toutes les malédictions que contient la Torah.
Et vous qui restez attachés à l’Eternel , votre Dieu, qu’Il vous conserve en vie.


 

 

 
 

Quelques mots pour tenter de comprendre (si cela est possible ?) la violence extrême contenue dans ces quelques lignes, et qui rappellent celle des islamistes actuels.

Il n’est cependant aucunement question pour moi de me servir de ces évènements particuliers et situés dans l’espace et dans le temps pour me livrer à une critique globale du judaïsme et pour tracer une analogie, même partielle, avec l’Islam (ou l’islamisme). Ce ne serait pas correct. La communauté juive d’Amsterdam ou des Pays Bas était très fragile, car comptant en son sein une proportion importante de « marranes » (dont Spinoza), ces juifs venus d’Espagne ou du Portugal qui avaient fait « retour » à leur religion après une période plus ou moins longue de conversion forcée au christianisme.

A peu près à la même date (dix ans plus tard, en 1666) se situe le « schisme » du « Messie apostat de Smyrne », Shabbataï Tsevi , dont la conversion tout extérieure à l’Islam sous la menace de mort du sultan turc a été une véritable séisme pour le judaïsme mondial, et pris le sens de la création en quelque sorte d’une nouvelle religion : le sabbatianisme, sur lequel un grand érudit comme Gershom Sholem a écrit des pages admirables.

Alors pourquoi diffuser ce texte ?

pour montrer avec évidence la différence abyssale qui se creuse entre le Dieu des philosophes et des Savants, qui est celui du spinozisme, et le Dieu d’Abraham, qui est celui des trois monothéismes.

Il y a deux dangers de méprise concernant Spinoza : celui de le comprendre comme un athée matérialiste, prédécesseur en quelque sorte des marxistes modernes, ou bien comme un « mystique », un « oriental » égaré dans l’Occident moderne commençant…

Or ces deux erreurs buttent sur le livre V de l’Ethique, pierre d’achoppement qui a laissé la plupart des commentateurs perplexes : comment concilier le déterminisme absolu des quatre premiers livres avec la merveilleuse libération spirituelle décrite au livre V et obtenue au moyen de la connaissance « intuitive » du troisième genre ?

La tentation est grande, soit d’ignorer purement et simplement ce livre V (ou du moins de le minimiser, de le mettre sur le compte d’un « retour du refoulé juif » dans une conception matérialiste de l’esprit) , soit de l’envisager dans l’optique de la philosophia perennis et de la mystique éternelle.

Là encore, c’est Brunschvicg, qui se définit dès ses débuts comme spinoziste et élève de Spinoza, qui nous procure la compréhension des véritables enjeux du spinozisme . Il se refuse à séparer Spinoza de Descartes, le premier n’aurait pas existé sans le second, et il voit en eux les fondateurs du véritable « Occident », c’est à dire d’une entié non pas géographique ou ethnique mais bien spirituelle au sens réel de ce mot.

Le livre à lire pour comprendre les thèses de Brunschvicg est évidemment « Spinoza et ses contemporains », mais on trouvera dans un texte très court et très dense tous les éléments nécessaires : « le platonisme de Spinoza », qui figure dans le premier tome des « Ecrits philosophiques ».

Il y oppose le platonisme de Spinoza (qui consiste à reprendre et étendre la doctrine de Platon sur l’utilité de la mathesis pour la conversion spirituelle philosophique) à celui de Plotin, tout embrumé d’imaginations mystiques et vitalistes.

J’en extrais cette citation (à la fin du texte) qui résume à elle seule tout l’enjeu de la conception brunschvicgienne du spinozisme:

«Loin d’avoir à opposer, dans le spinozisme, l’inspiration de Descartes et l’inspiration de Platon, nous comprenons maintenant que Spinoza n’a été authentiquement platonicien que pour avoir été résolument et systématiquement cartésien, reléguant dans le plan inférieur de l’imagination tous les éléments mythologiques, toutes les croyances traditionnelles, retenant, sur le faîte même de l’unité spirituelle, cela seulement qui satisfera aux scrupules de méthode rigoureuse, aux exigences d’entière clarté, par lesquelles se caractérise la conscience occidentale»

J’ajoute la référence à un autre texte disponible sur le web de Brunschvicg sur Spinoza : « Sommes nous spinozistes ? » (paru dans Chronicon spinozanum, 1927):

http://societas-spinozana.blogspot.com/2008/02/l-brunschvicg-cs-v.html

Ce texte se trouve aussi dans le premier tome des « Ecrits philosophiques ».

Voir aussi un texte sur « La logique de Spinoza », paru dans la « Revue de métaphysique et de morale », accessible sur Gallica, ou à (cliquer sur « Download ») :

http://www.scribd.com/doc/3610508/Brunschvicg-La-logique-de-Spinoza

 

 

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Le DIEU des philosophes et des savants

Dans son mémorial du 23 Novembre 1654, Pascal oppose Dieu des philosophes et Dieu d’Abraham en ces termes:

« L’an de grâce 1654,

Lundi 23 novembre, jour de Saint Clément, pape et martyr, et autres au Martyrologue,

Veille de saint Chrysogone, martyr, et autres,

Depuis environ dix heures et demie du soir jusqu’à environ minuit et demie.

FEU

Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob,

non des philosophes et des savants.

Certitude. Certitude. Sentiment, Joie, Paix. « 

(texte complet ici : http://www.bibleetnombres.online.fr/memorial.htm )

Brunschvicg, lors d’une fameuse séance de la Société de philosophie en Mars 1928, intitulée « Querelle de l’athéisme », reprend l’opposition pascalienne mais d’une façon inversée pourrait on dire, voire symétrique, en affirmant l’impossibilité de toute synthèse, de toute conciliation entre le Dieu des philosophes et le Dieu d’Abraham.

Le titre de « Querelle de l’athéisme » renvoie bien sûr à une autre « mésaventure », survenue au 19 ème siècle à Fichte avec des conséquences bien plus redoutables… autre temps autres moeurs ! et ceci évoque aussi les « péripéties » connues par Spinoza un peu plus d’ un  siècle avant Fichte.

mais, philosophiquement parlant, il importe avant tout de quitter le terrain de l’anecdote et d’essayer de caractériser un peu plus précisément « ce qui fâche », et ce qui apparemment fâche les tenants du Dieu des croyants, du Dieu d’Abaraham, qui est pourtant parait il le Dieu de miséricorde ?

Fichte, dans l’ouvrage « Querelle de l’athéisme », accuse ses accusateurs en les vilipendant comme « idolâtres ». Selon lui, toute conception de « Dieu » comme « substantiel », comme une entité distribuant des récompenses et des punitions sous forme de bien être ou de mal être, doit être écartée comme idolâtre.

On est là bien proche de la pensée de Brunschvicg, qui dans « Raison et religion », commence son apporche en opposant « moi vital » et « moi spirituel ». Ce livre « Raison et religion », l’un des plus importants sans doute pour la question religieuses, qui est centrale chez Brunschvicg tout comme pour nous ici même, est accessible online à l’adresse web suivante :

http://www.archive.org/details/MN40150ucmf_7

Le Dieu des philosophes est atteint au terme d’un « renversement de perspective » qui rappelle celui du cogito, ou bien celui de la révolution copernicienne:

« le Discours de la méthode de Descartes marque dans l’histoire de l’esprit humain la ligne de partage des temps, il s’agit d’un traité de la seconde naissance, non plus du tout le rite de passage , la cérémonie d’initiation qui voue l’enfant à l’idole de la tribu, mais bien l’effort viril qui l’arrache au préjugé des représentations collectives, à la tyrannie des apparences immédiates, qui lui ouvre l’accès d’une vérité susceptible de se développer sous le double contrôle de la raison et de l’expérience »

« ce renversement de perspectives, qui transporte du plan de l’institution au plan de la conscience l’idée même de la régénération et du salut, qui met en regard le Dieu de la tradition et le Dieu de la réflexion, Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob comme dira Pascal et Dieu des Philosophes et des Savants, est préparé de loin dans l’histoire religieuse de l’Occident »

ce « loin » renvoie à la prodigieuse histoire de l’esprit occidental telle qu’elle est fixée par Brunschvicg dans le « Progrès de la conscience dans la philosophie occidentale » : il nous fait remonter loin efectivement, jusqu’à Xénophane de Colophon, auquel Karl Popper rend aussi hommage:

http://fr.wikipedia.org/wiki/X%C3%A9nophane_de_Colophon

ce Xénophane étant le premier à combattre et renverser les « dieux tribaux à nom propre » (dont font partie le dieu de l’Islam et celui du judaïsme), ce qui n’est pas le cas d’Abraham contrairement à ce que prétendent les tenants du Dieu de Pascal, du Dieu des croyants, du Dieu d’Abraham justement.

Voici l’hommage que lui rend Brunschvicg au premier chapitre de « L’esprit européen », série de conférences données en Sorbonne de Décembre 1939 à Mars 1940 (un des seuls livres qui semble t’il ne sera pas mis en ligne sur le site des « Classiques » : http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/brunschvicg_leon.html )

« après Thalès de Milet, précurseur de la physique, après Pythagore de Samos émigré dans la Grande Grèce, c’est, avec Xénophane de Colophon, le premier nom de l’école éléatique, un troisième souffle qui, parti des rives d’Asie mineure, va contribuer à déterminer le sens dans lequel l’esprit européen devait s’engager… un aède original et profond qui rompt avec les moeurs de sa corporation, qui est le véritable héros d’une piété sincère. Grâce à lui, et dès la première leçon de ce cours, nous avons gravi le sommet d’où nous aperçevons la Terre promise de la spiritualité européenne »

ces lignes sont le résultat d’un travail spirituel d’une précision inouïe,  ce qui est habituel chez Brunschvicg, mais prend ici une portée inusitée puisque le ton de ces conférences, prononcées pendant la « drôle de guerre », était d’une gravité singulière. Le « juif universaliste » Brunschvicg, face aux hitlériens démoniaques, y revendique en termes « mosaïques » (la « terre promise ») la pleine spiritualité européenne, à l’exemple d’autres philosophes « juifs » comme Cassirer et Husserl. Et pour ces « juifs » qui vont jusqu’au bout de la « réalisation » du « programme juif », c’est à dire jusqu’à la rupture complète, c’est la Grèce antique de Xénophane, des physiciens Ioniens et de Platon qui est la source primordiale de la spiritualité européenne, et non pas  le judeo-islamo-christianisme : le premier  « casseur d’idoles » est Xénophane le philosophe historique, pas le mythique Abraham.

publication progressive de l’oeuvre de Brunschvicg sur le web

 
le site des « Classiques » a entrepris semble t’il de mettre à disposition gratuite des internautes l’oeuvre complète de Léon Brunschvicg :

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/brunschvicg_leon.html

Après « Héritage de mots héritage d’idées »,  c’est au tour d’un autre ouvrage fascinant et bouleversant datant de la fin de la vie de Brunschvicg : « Descartes et Pascal lecteurs de Montaigne », d’être rendu accessible.

Bouleversant parce qu’il a été terminé en 1942, année où Brunschvicg était dans la clandestinité totale, soutenu heureusement par des amis comme Maurice Blondel, mais séparé pour toujours des ses enfants qui étaient en Angleterre. Ses enfants qu’il ne reverra pas, puisqu’il est mort le 18 Janvier 1944, sans voir la libération de la France et la chute du nazisme, évènements qu’il avait cependant pressentis, ou plutôt prévus avec la certitude totale qui est celle de la Raison, qui peut douter de tout sauf d’elle même et de sa supériorité intrinsèque sur l’obscurantisme irrationnel des idolâtries « magiques » du « sang et du sol » comme de celles des « religions » des « dieux à nom propre ».

On lira avec une attention toute particulière la préface qui retrace tout l’itinéraire de pensée de celui qui fut  l’un des maitres de la philosophie d’avant-guerre , pour tomber dans un complet oubli après 1945 :

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/descartes_et_pascal/descartes_et_pascal_preface.html

L’oubli total et volontaire de celui qui fut l’un des « mandarins » des années 30, après la libération, y est bien expliqué. Cet oubli , qui est d’ailleurs plutôt un étouffement, dure encore à ce jour, même si le travail du site des « classiques » permet de reprendre espoir.

Mais il faut ajouter que si la rupture avec l’idéalisme critique d’avant-guerre peut s’expliquer par la déception devant son impuissance à prévoir et à combattre la Bête nazie « montant de l’Abîme », cette accusation manque son objet.

En effet ce n’est pas à cause de l’idéalisme  prétendûment abstrait et « alimentaire » (critique faite notamment par Nizan dans les « chiens de garde », où il voit Brunschvicg comme « s’alimentant » de toute adversité  pour en nourrir sa pensée) mais bien par impuissance de l’humanité ordinaire à se hausser au niveau de cette pensée et de son exigence, que la totalitarisme a pu s’exercer sans véritable résistance jusqu’en 1944.

Et aussi après cette date d’ailleurs, mais là nous parlons du totalitarisme stalinien, dont Sartre s’est rendu complice jusqu’en 1956 (alors que Céline l’antisémite l’avait dénoncé dès 1936), puis du totalitarisme maoïste qui a bénéficié en France de l’admiration des « grandes consciences » droit de l’hommistes que nous connaissons bien, et qui se sont racheté depuis une virginité démocratique.

Cete intéressante préface au livre de Brunschvicg s’étend aussi sur la nature nouvelle et spéciale de « Descartes et Pascal lecteurs de Montaigne » : Brunschvicg, ébranlé par les évènements de 1940 à 1942, y aurait pour la première fois fait place au « doute » à propos de son « système rationaliste fondé sur la science ».

Mais cela me semble inexact, en ce que la pensée de Brunschvicg s’est toujours, et depuis les débuts, « nourri » des pensées adverses et « opposées » (ou « différentes ») en les accueillant et les discutant. Et l’on peut ici, bien sûr, arguer de son admiration pour Pascal ou Bergson, deux penseurs pourtant très éloignés de lui philosophiquement parlant.

Il est d’ailleurs à souligner que Bergson est une autre sommité d’avant-guerre qui n’a pas connu après 1945 le mùême destin d’oubli : c’est sansdoute que le bergsonisme fait place au mysticisme, qui est et sera toujours à la mode… mais je partage au demeurant l’admiration de Brunschvicg pour ce géant de la pensée qu’est Bergson.

La thèse du livre est donc que la modernité (initiée par Descartes) dérive du scepticisme de Montaigne, qui se trouve donc ainsi accorder une importance cruciale…

mais , tout en étant d’accord bien sûr avec ce verdict, il ne faudrait pas en rester là, et je voudrais ici simplement citer une réflexion de Brunschvicg tirée d’un autre texte  (« L’humanisme de l’Occident », introduction au premier tome des « Ecrits philosophiques ») à propos de Montaigne et Descartes:

 » Mais depuis Descartes on ne peut plus dire que la vérité d’Occident tienne tout entière dans la critique historique et sociologique des imaginations primitives (qui est la  première perspective de la sagesse occidentale, de laquelle nous sommes redevables à Montaigne).

sortir de la sujétion de ses précepteurs, s’abstenir de lire des livres ou de fréquenter des gens de lettres, rouler ça et là dans le monde, spectateur plutôt qu’acteur en toutes les comédies qui s’y jouent, ce ne seront encore que les conditions d’une ascétique formelle.

A quoi bon avoir conquis la liberté de l’esprit si l’on n’a pas de quoi mettre à profit sa conquête ? Montaigne est un érudit, ou, comme dira Pascal, un ignorant; dans le réveil de la mathématique, il ne cherche qu’un intérêt de curiosité, qu’une occasion de rajeunir les arguties et les paradoxes des sophistes. L’homme intérieur demeure pour lui l’individu, réduit à l’alternative de ses goûts et de ses humeurs, penché, avec une volupté que l’âge fait de plus en plus mélancolique, sur la «petite histoire de son âme».

Or, quand Descartes raconte à son tour «l’histoire de son esprit», une tout autre perspective apparaît: la destinée spirituelle de l’humanité s’engage, par la découverte d’une méthode d’intelligence. Et grâce à l’établissement d’un type authentique de vérité, la métaphysique se développera sur le prolongement de la mathématique, mais d’une mathématique renouvelée, purifiée, spiritualisée par le génie de l’analyse ».

On pourrait lire dans ces lignes, sans se tromper de beaucoup, une conception quasi-prophétique de Descartes, et aussi trouver l’explication du dédain affiché par nombre d’intellectuels, anglo-saxons mais aussi français, pour Descartes : c’est que notre époque n’aime les prophètes que religieux, environnés d’éclairs, de crainte et de tremblement, et de phénomènes surnaturels. Et surtout elle les aime de loin : pour la vie quotidienne, on préfère la « petite histoire de l’âme » , mais ici les mots de Brunschvicg peuvent sembler trop sévères pour Montaigne, que sa culture des nobles sages de l’antiquité met à l’abri des divagations « nunuches » des  contemporains narcissiques obsédés de leur « belle âme » (que ne l’introduisent ils en bourse !!? cela règlerait sans dout leurs problèmes de « pouvoir d’achat »).

 La « mission prophétique » de Descartes existe bel et bien et débute historiquement dans la nuit « de la Saint Martin » du 10 au 11 novembre 1618 avec les trois rêves de Descartes, qu’il interprète lui même dès le réveil (et même pendant la durée du songe pour le dernier) et qui lui semblent inspirés par l’Esprit de Vérité, autre nom de Dieu des philosophes.

Celui qui est aussi, et simplement, « la Vérité », d’après le « Court Traité » de Spinoza.

Parmi les autres livres ou articles de Brunschvicg, on trouvera « Les étapes de la philosophie mathématique » (sans doute son ouvrage le plus important, le plus commenté en tout cas, et qui n’a pas pris une ride) à cette adresse du site de l’université du Michigan:

on trouvera aussi un grand nombre d’articles parus dans la « Revue de métaphysique et de morale » (qu’il avait fondée en 1893 avec Xavier Léon) sur le site de la bibliothèque nationale Gallica:

http://gallica.bnf.fr

(taper « Brunschvicg » en mot clé dans le cadre « recherche libre » ou « auteur », ou bien cliquer sur « périodiques » pour trouver la Revue de m’étaphysique et de morale).

Un autre livre important de lui, « De la vraie et de la fausse conversion », a paru sous forme d’articles dans plusieurs numéros de la revue à partir de 1930, voici les adresses de différents morceaux du livre:

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k112646/f1.item (chapitre 1,  aller pages 279-297)

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11271g.item (chapitre 2, aller aux pages 187 à 235)
 
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11278w (chapitre 3, aller pages 17 à 46)
 
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k112797.item (fin du chapitre 3, aller page 153 pour le début du texte de Brunschvicg)).

On trouvera aussi « Raison et religion » et « Spinoza » sur « Archive » :

 http://www.archive.org/search.php?query=Brunschvicg%20AND%20mediatype%3Atexts

La conversion spirituelle dans la philosophie de Léon Brunschvicg

Les lignes qui vont suivre datent de 1937, et ont été écrites par Marie-Anne Cochet, dont le livre : « Commentaire sur la conversion spirituelle dans la philosophie de L. Brunschvicg » est l’une des plus brillantes analyses de la philosophie de celui qui est pour nous un Maître de Sagesse, au même titre que Descartes ou Spinoza , dont il ouvre d’ailleurs l’accès à la compréhension véritable

Brunschvicg était encore en vie en 1937, et au sommet de son activité philosophique; mais il ne pouvait pas ne pas voir et entendre les grincements démoniaques venus d’Allemagne, et sans doute a t’il « prévu » ce qui allait lui arriver: la fuite loin de Paris en juin 1940, l’abandon forcé de son bel appartement parisien et de sa bibliothèque, et ce alors qu’il était âgé de 71 ans. C’est ici que l’on voit l’absurdité absolue de l’antisémitisme : car Brunschvicg, né juif, avait complètement abandonné tout particularisme et accédé au niveau propre de la philosophie et de la science : celui de l’Universel.

 Brunschvicg trouva heureusement, avec son épouse Cécile Weill-Brunschvicg (qui avait été secrétaire d’Etat à la condition féminine en 1936 dans le gouvernement Blum) refuge chez des amis, dans le sud de la France; et tous ceux qui l’ont connu à cette époque peuvent témoigner que ce philosophe et ce SAGE a su garder dans cette épreuve l’égalité d’âme et la dignité spirituelle qui caractérisent le véritable philosophe, dans la lignée de Socrate. Souvenons nous de son exemple dans les moments difficle, et aussi des exhortations de Jünger (dans « Recours aux forêts-Traité du rebelle ») à l’homme libre d’être toujours prêt à abandonner son foyer et sa bibliothèque.

 Mme Cochet , auteur des lignes qui vont suivre, est aujourd’hui une parfaite inconnue au royaume de la philosophie, où, convenons en, « il doit y avoir quelque chose de pourri ». Je donnerais pour ma part tout Badiou, Sartre et Deleuze pour cette page, que je vais maintenant scrupuleusement retranscrire.

« S’il (Goethe) n’atteint pas l’intellection des rapports purifiés d’images, c’est qu’il est poète avant tout et que le poète ne peut s’évader du monde des images qui est le royaume de l’enfance humaine.

Religion, art, poésie sont les premiers modes de la pensée s’évadant de l’animalité. La science est le stade le plus tardif dans la chronologie des civilisations; c’est un stade que toutes n’atteignent pas, et auquel l’art et la religion s’opposent le plus souvent parce que la sensibilité fixée aux images rejoint difficilement la pure sensibilité intellectuelle attachée aux rapports sans représentation sensible. Cette conversion de la sensibilité est une des étapes qu’il faut franchir pour convertir la conscience sensible en conscience intellectuelle.

Du physiologique au physique, de l’instinct à l’intelligence, du vécu au pensé, la conscience convertie ne garde que le rapport de correspondance détaché des objets sensibles et des images poétiques qui génèrent l’émotion, comme la numération a retenu la correspondance entre les doigts d’une main et les objets à compter. Ainsi séparée des sens et de leur univers,l’intelligence retrouve à sa source le pouvoir unifiant éternellement actuel par lequel toutes choses sont perpétuellement liées, déliées et reliées.

Dans ce nouvel univers l’esprit dissout les corps en mouvements, la lumière et les sons en radiations, les forces en relations de chocs, et,sans quitter la discipline du vrai inscrite dans son incessant travail de vérification, les combine à l’infini.

Alors, dans cette immanence créatrice, les deux univers Pascaliens n’en font plus qu’un, le grand et le petit se sont évanouis avec les images et le Bien comme le Beau adhèrent intimement à l’unique notion de Vérité. Le règne humain est atteint. Le corps et ses désirs a disparu avec les images et pourtant la correspondance est conservée avec l’activité fonctionnelle la plus élémentaire.

Le grand circuit intellectuel enveloppant le corps et son univers a rejoint l’immanence vitale qui donne une réalité passagère aux phénomènes, de la même façon que la musique la plus exactement purifiée atteint, par son ascèse même, l’émoi organique le plus fondamental. »

C’est exactement la doctrine cartésienne de la Mathesis Universalis (développée dans les « Règles pour la direction de l’esprit », et qui évoluera dans les ouvrages ultérieurs vers la mathesis pura atque abstracta puis la métaphysique des Meditationes) qui imprègne ces lignes.

 Le « nouvel univers » de la pensée philosophique-scientifique, qui est un univers d’objets dans des catégories et de morphismes les reliant entre eux en un réseau de rationalité de plus en plus dense, n’a rien à voir avec le « monde sensible » des « choses », qui est celui où reste engluée la religion, le mythe, et trop souvent la philosophie. Les « rapports de correspondance détachés des objets sensibles et des images poétiques » évoquent exactement les foncteurs et les morphismes.

Tout le monde, loin de là, ne partage pas cette conception de la sagesse et de la philosophie; ainsi le (très) grand philosophe (chrétien) Jean-Luc Marion étudie avec une lucidité extraordinaire ce remplacement (dans la Mathesis universalis cartésienne) de « la chose même » par l’objet et les rapports mathématiques, et de l’ousia aristotélicienne par un « complexe reconstruit de natures simples » (autant dire : par une catégorie mathématique) . Lire à ce propos « L’ontologie grise de Descartes » par Marion. mais c’est pour s’en offusquer ! je cite Marion :

« d’où l’ontologie grise où l’Ego recèle l’être d’objets, grises ombres des choses, parce qu’il a confisqué leur ousia aux choses, dévaluées en objets »

Mais je reviendrai sur les analyses et thèses de Marion, car il s’agit là d’un débat fondamental…

ce serait mal le poser que de le restreindre à la question :

 « le remplacement des objets sensibles, des choses, par les objets de catégories mathématiques, est il un enrichissement ou un appauvrissement ? »

Ni l’un ni l’autre  ! il s’agit plutôt d’un rapport de transcendance, celui de la conscience intellectuelle, que nous n’hésiterons pas à qualifier de « divine », à la conscience sensible d’un être soumis aux lois de la Nature et de l’évolution, au changement et à la mort.

Ce qui me permet de passer aux choses qui fâchent, à la nature « religieuse » du mot conversion…

Brunschvicg dit souvent, et il me semble que Schiller dit quelque chose du même ordre, que la véritable religion, celle qui unit, rassemble et « relie » les hommes, n’a rien à voir avec les religions, celles des dieux à noms propres; c’est d’aileurs devenu une observation banale, qui comme toutes les vérités s’est dégradée jusqu’à aboutir à des énoncés comme : « la véritable spiritualité n’a rien à voir avec les religions », sous-entendant  une « spiritualité » nébuleuse et vague qui est un travestissement du Penser spirituel propre à Spinoza ou Brunschvicg.

Il importe d’éviter désormais le mot « athéisme ». Puisque le mot « Dieu » peut vouloir dire bien des choses, et que d’ailleurs de par son sens essentiel il ne peut pas « vouloir les dire », alors le mot « athéisme » est futile et vain.

Brunschvicg n’est pas métaphysicien, il passe son temps à dévaluer métaphysique et logique au profit de l’activité mathématicienne . Aussi quand il parle de « Dieu », et cela lui arrive souvent, n’est il pas un modèle de rigueur conceptuelle, se contentant de le caractériser de manière transcendantale, comme condition de possibilité ou « source de Vérité », ou bien même comme « origine de la conscience intellectuelle ». Toujours est il , et on en retrouve trace dans la page de Mme Cochet, qu’il privilégie le Vrai platonicien par rapport au Beau et au Bien. De même Descartes considère d’abord Dieu comme vérace.

Ou peut être faut il dire que le Bien mystérieux « au delà de l’Essence » dont parle Platon est il cette « source de Vérité » que Brunschvicg appelle Dieu ?

Toujours est il qu’il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour me faire dire que la philosophie (se constituant à partir de la Mathesis Universalis) a pour objectif de purifier complètement l’Idée de Dieu de tout élément impur, non Intellectuel.

C’est à dire aussi:  « Amor Intellectualis Dei » de Spinoza .